Poésie en uniforme

Dans un article précédent, j’ai parlé de ces phrases que j’ai ramassées dans les dossiers au fil des années  et qui m’ont faites sourire.   Cette fois-ci, ce sont les réflexions des patients  que je désire partager avec vous.  Certains diront qu’il est difficile pour le grand public de bien saisir tous le sens de ce qui se passe en milieu psychiatrique.   C’est une quête de sens disponible si on  le veut.    

Deux regards, deux passe-partout : la 2052 et la clef 56

Il existe dans plusieurs hôpitaux psychiatriques une clef passe-partout qui permet d’ouvrir les portes, toutes sortes de portes : des portes de départements, de salles de réflexions, des portes de salles de bains et des portes de sorties.

J’ai écrit ce poème en 1984, en réponse à mon ambivalence envers le pouvoir que procure la clé 2052.

Clef de fer, clef d’enfer,
Clef qui sert à cacher la folie de mes pairs
Clef qui ouvre la porte de l’oubli en dragée,
Clef qui donne le pouvoir, le droit de s’ingérer
Clef de fer, clef d’enfer
Ton cliquetis m’apaise, à la vue de chaque porte
Je suis du coté aise, je suis de ceux qui sortent

À  Louis H Lafontaine, un jeune cinéaste, Alexandre Hamel, a réalisé une série de vidéos sous la rubrique clé56, du numéro de la clé passe-partout de cet établissement.   Ces capsules reflètent bien la complexité de témoigner de ce qui se passe dans la vie de personnes atteintes de maladie mentale.   Au fil du travail d’Alexandre, plusieurs strates de point de vue s’imbriquent les uns aux autres et obligent celui qui regarde à voir autrement, à se questionner sur les intentions de chacun.   Bravo.

Un autre passe-partout : l’humour

Pour bien apprécié ce qui fait sourire les cliniciens, il faut parfois connaître certains détails.   Par exemple, un des effets secondaires de certaines médications psychiatriques est la rétention de liquide donc la constipation. Les cliniciens des Soins Intensifs, notamment, doivent surveiller l’hydratation et l’élimination des patients qui prennent de fortes doses de neuroleptiques.

Réponses de patients à qui l’on demandait s’ils avaient été à la selle durant la journée :

« J’ai pas été à la selle mais j’ai été ruinée, ça pour ruiner, une vraie champlure »

« J’ai pas été à la selle, j’ai été au galop »

Plusieurs des propos proviennent de patients en état de psychose.   Loin de moi l’idée de rire d’eux.  La poésie,  même par inadvertance, peut mieux parler de ces facettes de  la réalité.   Ce genre de propos  rend l’expérience de la maladie plus humaine, et ce pour le patient qui le dit et pour le clinicien qui l’entend.

Définitions de « hallucinations » :

« J’ai des imaginations devant mes yeux »

« J’ai des répétitions »

« J’aime pas les gens qui se prennent pour d’autres.  Et lui, il se prend pour Dieu. Pourtant, tout le monde sait que Dieu, c’est moi. »

« Je cherche le silence, d’autres fois dans le salon. Dans la salle de lavage, le bruit pourra peut être couvrir mes pensées »

« Quand je suis venue au monde, ça fait dure »

« À cause de mon problème, je ne connaitrai jamais l’œuvre de chair avec la lune »

«Je viens à l’urgence parce que hier, je me suis suicidé »

« J’étais dans un département de luxe, toute les portes étaient barrées. »

« Dans mon appartement, je suis confortable pour mon intimité.   Mais je le quitte, car cette intensité est à censurer »

Demande d’un parent : « Ayez pitié de mon fils, gardez-le. Profitez-en donc pour lui faire couper les cheveux »

Religieuse se plaignant : « J’ai mal à lumva » Réponse de l’infirmière : « Je ne comprends pas » Religieuse : « Vous savez, là où l’homme va »

Il y a quelques années, demande d’une patiente désorganisée : « Je veux une tablette de chocolat et un 25 sous dans ma main gauche pour pouvoir appeler ma mère. »

« Je pense que je pense pas mais mes amis disent que je pense… Je suis schizophrène à 75%… Je pense que mon diagnostic c’est légume.» Quelques minutes plus tard, ce même patient demandait à un usager qui attendait de voir le médecin de garde : « Êtes-vous légume vous aussi ?»

« Vous savez madame, j’ai des problèmes de sextostérone »

« Dr Bloom wants me to go for an eye cue test but I don’t understand,   There is nothing wrong with my eyes.


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Catégorisé dans Maladie mentale, Stigma, Travail en psychiatrie, Vie quotidienne.

Publié le 10 avr 2010

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