Annoncer un drame aux enfants, juin 1999

C’était le lendemain de la fête des Pères, un lundi à midi. Je dormais car, à l’époque, je travaillais de nuit. Mon conjoint m’a réveillé pour m’annoncer que Jean-Christophe, 5 ans, le fils de ma meilleure amie, était décédé. Son père l’avait tué.

Jean-Christophe, 3 ans

J’ai cru pendant quelques secondes que je ne comprenais pas ce que j’entendais. Alain m’a redit la nouvelle et que nos 3 enfants ne le savaient pas encore, qu’ils étaient dans la cuisine.   Ils étaient venus dîner et retourneraient bientôt à l’école primaire de notre quartier.

J’étais déboussolée.

Leur couple battait de l’aile depuis quelques mois, elle avait décidé de le quitter. Elle aurait la garde de Jean-Christophe… elle viendrait habiter au dessus de chez-nous…

Même si je travaille en psychiatrie, que je connais l’intervention de crise, je n’avais aucune idée sur comment annoncer cela à mes enfants.  On a convenu, Alain et moi, de les laisser retourner à l’école sans rien dire pour le moment.

Quand ils sont repartis, nous les avons serrés un peu plus fort que d’habitude.Ensuite j’ai cherché dans le bottin Éducation Coup de fil. J’ai été chanceuse. C’était la dernière journée pour cet organisme avant les vacances scolaires. On m’a écouté avec beaucoup d’empathie et on a dit qu’on allait me rappeler. Cela demandait différemment qu’à l’habitude.

Vingt minutes plus tard, on avait des pistes. Un psychologue travaillant dans le milieu carcéral auprès d’enfants de prisonniers avait des conseils. Car ce qui compliquait la situation, ce sont les liens que nous avions aussi tissés  avec Christian, le père. Nous nous sentions aussi trahis.

Voici les pistes qui nous ont été offertes ce jour-là, en souhaitant que vous n’ayez jamais à les prendre. Mais je suis réaliste.  Des drames ont lieu à chaque jour et des enfants doivent apprendre pourquoi leur ami, leur cousin, la voisine est parti(e) et ne reviendra pas.

26 mai31 mai,  4 juin,

Dans les premiers 24 heures :

  • Fermez la télévision, limiter les journaux. Plus le drame est médiatisé, plus les enfants risquent de voir des images, d’entendre des propos choquants.
  • Au moment de l’annonce aux plus vieux, confiez les jeunes bébés à votre entourage. Cela vous permettra d’être plus disponible pour les grands. Vous pourrez être plus présents pour les bébés quand vous serez plus centrés.
  • Commencez par annoncer le drame dans des mots simples : « Sans qu’on sache pourquoi, X est décédé, a eu un accident, est disparu, etc. » Centré l’information sur la personne qui vit le drame : la victime, celle ou ceux qui restent, le blessé, le disparu.
  • Si le drame implique la police, expliquer le rôle de celle-ci « Ils enquêtent, ils veulent savoir ce qui est arrivé ». Dans la première journée, centrez-vous sur les victimes.  Lorsque l’agresseur est un proche, expliquez qu’il y a une enquête. Ne répondez que s’ils posent des questions et mesurez ce que vous allez dire.
  • Avertissez les parents des amis de vos enfants, les professeurs, le personnel de la garderie. Ils sont tous susceptibles d’influencer comment les enfants vivront le drame.

Le lendemain :

  • Donnez-leur la possibilité d’aller ou non à l’école, de faire leur routine. Cela leur permet de savoir que certains aspects de leurs vies restent stables.
  • Au fur et à mesure que les procédures se suivent, parlez. « Y est avec la police, il a été le dernier à avoir vu X, on lui pose des questions ». Ensuite, « Ce que la police pense que Y a fait est grave, c’est pourquoi il est rendu en prison », « Il va y avoir un procès ». Soyez précis et bref. Demandez s’ils ont des questions. Dites leur que vous êtes disponible.
  • Soyez prêt à certaines éventualités. Il y a toujours une personne bien intentionnée dans l’entourage pour parler des détails avec les enfants, même ceux que vous ne voudriez pas qu’ils sachent.
  • Acceptez d’être vulnérable. Plusieurs enfants choisissent de ne pas parler de leur peine car ils voient la peine que cela engendre chez les adultes. Parlez de votre peine, cela encouragera l’enfant à parler de la sienne. Plus tard, parlez de vos souvenirs

Dans les jours qui suivent :

  • Parlez ensemble si c’est ce que l’enfant désire, même si cela fait mal. Pour le plus grand bien de tous et si le contexte le permet, mettez-les en présence des personnes touchées par le drame. Les enfants ont une façon bien à eux d’être un baume, de se donner ce dont ils ont besoin.

Dans les semaines qui suivent :

  • Regardez leurs jeux.   Sont-ils différents ? Ont-ils envie de jouer ? Pour aider à sortir le méchant, une psychologue suggérait de faire ensemble une liste des pires choses qui peuvent arriver dans une vie. Il est fort possible que le drame qui touche l’enfant figure sur vos listes. En nommant d’autres drames aussi effrayant, comme la maison qui brûle, le manque de nourriture, un gros accident de voiture, un lion dans le salon, cela permet à tous de parler de sa peine et de sa peur.

La journée du drame, nous nous sommes assis dans le salon au retour de l’école, avec mon fils de 11 ans, mes filles de 9 et 7 ans. On leur a seulement annoncé la mort de Jean-Christophe. Chacun a eu une réaction selon sa personnalité et son âge. Après le souper, on est allé voir Sylvie, réfugiée chez une amie. Tous les adultes étaient d’accord pour pleurer la mort de Jean-Christophe sans parler de Christian. Les enfants nous ont fait du bien et elle a fait du bien aux enfants. On a peu parlé mais nous étions tous ensemble.

Le lendemain, on leur a annoncé les accusations contre Christian.   Une de mes filles s’est retournée vers son père et lui a dit : »Il l’aimait pas vraiment pour lui faire cela.   Toi, quand tu dis que tu m’aimes, je sais que c’est vrai. »

« There is an element of death in life, and I am astonished that one pretends to ignore it: death, whose unpitying presence we experience in each turn of fortune, we survive because we must learn how to die slowly. We must learn to die: all of life is in that. » -Rilke

Durant cette semaine de juin, j’ai dû apprendre à mes enfants à mourir un peu. C’est ce que j’ai trouvé de plus difficile. L’aide est là, disponible. Encore faut-il accepter qu’on ait besoin d’aide.


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Publié le 06 juin 2010

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3 commentaires à Annoncer un drame aux enfants, juin 1999

  1. Gérard Lebel
    Le 9 juin 2010 à 08:35
    Répondre

    Merci Liette,

    Un récis touchant et des pistes de solutions importantes.
    En effet, l’aide est disponible mais les gens la connaisse peu. De plus, lorsque l’on est sans espoir, épuisé, la personne n’a plus toutes ses ressources pour chercher l’aide. Soyons à l’affût de notre entourage et nos patients en détresse pour les aider.
    J’ai récemment aidé un ami, intelligent, cultivé mais désespéré, voulant mourir ne sanchant plus quoi faire. On a parlé de la mort, de la vie et je l’ai pris sous mon aile pour trouver l’aide dont il désirait. Aujourd’hui il va mieux et a le goût de la vie. Se fût une chance que je l’aie appellé puisqu’il prévoyais mourir la journée même sinon le lendemain.
    En effet, la mort fait peur mais il faut en parler afin de l’apprivoiser et du coup, on apprivoise la vie car l’un ne va pas sans l’autre.

    Albert Low, maître zen écrivait:
    La lutte pour trouver la signification de la vie et de la mort est la plus vieille des batailles livrées par les humains et ceux-ci ont trouvé bien des façons différentes de composer avec cette question.
    Chacun de nous, à un moment ou l’autre, aura à faire face à cette question. Nous pouvons bien sûr l’escamoter ou lui tourner le dos. Le problème est que si cette question reste dans l’oubli, nous mettons également de côté la question de la vie. C’est notre façon d’envisager le fait de la mort qui détermine la qualité de notre vie et comment nous vivons.

    Gérard Lebel

  2. Liette Desjardins
    Le 9 juin 2010 à 09:59
    Répondre

    Merci Gérard pour le partage.

    C’est toujours plus difficile pour moi de bien aider ma famille, mes amis comme infirmière quand je suis impliquée émotionnellement. Cela demande aussi, dans certaines situations, de respecter leur choix tout en clarifiant mes limites.
    Ce drame a eu beaucoup d’impact sur nous tous et encore aujourd’hui, quand on parle de ce genre d’événements aux nouvelles, cette période me revient en tête. Je pense que mes enfants, maintenant des adultes, ont développé une grande empathie pour autrui à cause de cet événement.
    Liette

  3. Ray Barillaro
    Le 14 juin 2010 à 10:50
    Répondre

    Thank You Liette,

    Just because we work in a psychiatric environment doesn’t mean we know how to react or deal with situations like this. That’s why we always need people such as yourself and others to get us in contact with services and places where people can as questions and ask for help..

    Bravo

    Ray